Géopolitique d’une Europe désunie

 Europe, Politique  Commentaires fermés sur Géopolitique d’une Europe désunie
Sep 132018
 

Nouvelles menaces, nouvelles alliances : jusqu’où ira la crise ? 

CLES218-1Où en seront les « désunions européennes » quand, le 13 mars 2019, s’ouvrira le prochain Festival de géopolitique organisé sur ce thème par Grenoble Ecole de Management ? 

A défaut d’être devin, il n’est pas interdit d’être prospectif, au sens où l’entendait Pierre Renouvin, qui sut appliquer à l’étude des relations internationales la méthode de l’Ecole des Annales : déceler les « forces profondes » qui, en l’emportant tendanciellement sur d’autres, ont le plus de chances de modeler le futur.

Ou, pour parler comme Bertrand de Jouvenel : « savoir distinguer ce qui, dans la gestation de l’avenir, procède des pouvoirs ou de la liberté ». 

Les pouvoirs? Ce sont ceux détenus par les institutions de l’Union et, résiduellement, par les Etats qui la composent, en interaction avec d’autres acteurs : empires politiques et/ou commerciaux (Etats-Unis, Russie, Chine), entités économiques déterritorialisées (les GAFA), instances de régulation comme l’OMC, ONG transnationales, dont l’importance n’est plus à démontrer dans la formation de l’opinion… 

La liberté? C’est bien évidemment celle des peuples de s’éloigner des voies tracées par lesdits pouvoirs.

On l’a vu avec le Brexit, mais aussi avec la montée des forces populistes en Italie et en Europe centrale. Sans parler des mouvements centrifuges qui se sont exprimés en Espagne avec la tentative de sécession catalane. 

 Dans la généalogie récente des désunions européennes, la décision d’Angela Merkel d’accueillir 1 million de demandeurs d’asile pendant l’été de 2015 a joué, tout le monde l’admet, le rôle d’une bombe à fragmentation.

La montée générale des mouvements populistes, sans parler des thématiques liées à l’immigration qui ont fait pencher la balance du côté du Brexit, n’ont pas fini de peser sur les évènements.

D’abord parce qu’ils rebattent les cartes à l’intérieur de plusieurs Etats. Ensuite parce qu’ils contribuent à faire émerger de nouvelles alliances qui ne manqueront pas de bouleverser le visage du prochain Parlement européen. 

Mais un autre facteur va mettre à rude épreuve l’unité politique du continent dans les mois qui viennent : le tour que prendra la guerre commerciale déclarée par les Etats-Unis au « reste du monde » et la capacité des Européens à s’adapter – ou pas – aux embargos unilatéraux décrétés par Washington (notamment contre l’Iran), obstacles que l’extraterritorialité du dollar rend hic et nunc difficiles à contourner… 

Quand l’alliance Rome-Budapest et l’entente régionale Vienne-Munich-Rome fragilisent le couple franco-allemand 

Tandis qu’Emmanuel Macron s’efforce, en vain pour l’instant, de convaincre Berlin de « refonder l’Europe » selon les principes qu’il a développés, le 27 août, devant la conférence annuelle des ambassadeurs puis, début septembre, lors de sa tournée des capitales du Nord – accroissement de l’intégration de la zone euro, renforcement de l’Europe militaire via la réforme de l’article 42-7 du Traité d’Union – les populistes s’organisent.

Avec pour mot d’ordre de refuser le verrouillage institutionnel proposé par Paris, dont même les Allemands se méfient. Ce qui est nouveau.

Pourquoi ont-ils changé ? Essentiellement en raison de la faillite grecque et du risque ultérieur de voir les Etats les plus riches soumis à des mécanismes automatiques de péréquation financière en faveur des économies les plus fragiles.

Puis est venue la crise migratoire, qui a durablement ébranlé l’assise électorale d’Angela Merkel. 

« Paris a sous-estimé ce que signifiait l’entrée de l’AFD [ndlr : Alternative pour l’Allemagne (extrême-droite)] au Bundestag, résumait Almut Möller, membre du Conseil européen des relations internationales, dans Le Monde du 27 août. Ces derniers mois, la thématique migratoire a été très importante, outre-Rhin, et le niveau d’énergie de Merkel sur l’Europe est bien différent de celui de Macron ». 

On ne saurait en dire autant de l’activisme déployé par l’Italien Matteo Salvini, patron de la Ligue du Nord et ministre de l’Intérieur du gouvernement Conte, ni du premier ministre hongrois, Viktor Orban, qui viennent de sceller leur alliance sur un double axiome : puisque l’Italie a prouvé qu’on pouvait refouler les migrants sur mer et la Hongrie sur terre, c’est la preuve que Bruxelles se trompe en recommandant, faute de mieux, leur répartition.

L’un et l’autre ne cachent pas leur volonté de fédérer autour d’eux les eurosceptiques de tous poils. 

En Allemagne, la CSU bavaroise, alliée historique de la CDU d’Angela Merkel, parle désormais comme Salvini et Orban.
Le gouvernement autrichien de Sebastian Kurz aussi. Aux alliances nationales s’ajoutent désormais des alliances régionales.

Voilà qui rappelle davantage l’Europe de Bismarck que celle de Jean Monnet, conçue pour substituer aux rapports de forces une logique de coopération… 

Quels nouveaux équilibres au Parlement européen ? 

C’est au sein de l’Assemblée de Strasbourg, renouvelable en mai prochain, que ces nouveaux clivages devraient se traduire le plus clairement.

Jusqu’alors, en effet, le pouvoir y était exercé alternativement par deux groupes : le PPE (Parti populaire européen, dominé par les chrétiens-démocrates allemands) et le groupe socialiste, dirigé, de fait, par le SPD.

Un condominium qui pourrait être mis à mal par l’irruption des forces populistes.

Surtout si, Brexit oblige, les conservateurs britanniques se retrouvent soudain aux abonnés absents, eux qui servaient régulièrement d’appoint à la droite classique dans l’hémicycle… 

Le PPE a senti le danger au point que l’un de ses principaux dirigeants, Manfred Weber, candidat d’Angela Merkel à la tête de la Commission de Bruxelles, ne manque pas une occasion d’arrondir les angles avec les députés issus du parti de Viktor Orban – même si, pour la forme, il a voté, le 12 septembre, la motion condamnant la politique migratoire pratiquée en Hongrie. 

Prodrome d’une alliance future entre la démocratie chrétienne et une partie au moins des eurosceptiques ?

Une telle évolution ne serait pas anecdotique dans la mesure où le Parlement de Strasbourg n’est plus un acteur mineur des institutions européennes.

Ses pouvoirs n’ont cessé d’augmenter au fil des Traités, de sorte qu’il élit désormais le président de la Commision, investit ses membres et peut la censurer, comme il en va de toute instance législative à l’égard de l’exécutif. 

Face à l’hégémonie du dollar, combien de divisions européennes? 

Au-delà des facteurs politiques ou idéologiques qui minent l’unité européenne, un facteur exogène va peser de plus en plus lourd dans les prochains mois : l’unilatéralisme économique et commercial pratiqué par les Etats-Unis.

En un mot comme en cent, les 28 sauront-ils trouver un terrain d’entente pour protéger leurs entreprises, ou continueront-ils, faute d’une réponse commune et crédible, à céder aux desiderata de leurs concurrents américains, trop heureux de les voir s’effacer du paysage au gré des embargos décrétés par Washington? 

Déjà, beaucoup de grands groupes ont dû céder aux injonctions du Département d’Etat qui les menaçait d’amendes prohibitives si elles ne quittaient pas l’Iran : fin août, Total a jeté l’éponge alors qu’il s’apprêtait à exploiter le plus grand gisement gazier du monde malgré un investissement initial d’1milliard de dollars ; Deutsche Telecom, Deutsche Bahn et Siemens aussi, sans parler d’Airbus, d’Air France ou d’Air Liquide, et de centaines de PME moins médiatisées… 

Mais on note déjà que le ton n’est pas identique à Bruxelles, Londres, Paris, Rome ou Berlin.

Si, en France comme en Grande-Bretagne, on se contente de regretter la politique de Washington, la Commission, elle, tente de promouvoir une loi dite de « blocage » qui permettrait aux entreprises attaquées par les tribunaux américains, de contester cette procédure… devant la justice européenne.

Autant dire que, pour l’heure, la Maison Blanche ne se montre guère impressionnée. Mais à Rome et à Berlin, certains proposent des solutions plus radicales. 

En Italie, le gouvernement Conte vient d’annoncer qu’un consortium bancaire aiderait les entreprises à commercer avec l’Iran en euros, afin de contourner les règles d’extraterritorialité du dollar dont se sert Washington pour faire plier les Européens.

Mais c’est en Allemagne qu’on est allé le plus loin, non dans la protestation, mais dans l’amorce d’une solution.

Reprenant, presque un demi-siècle après de Gaulle, ses critiques prophétiques contre « l’hégémonie du dollar », le ministre fédéral (SPD) des Affaires étrangères, Heiko Mass, a appelé, fin août, à mettre en place « un canal interbancaire de paiements internationaux indépendant du système SWIFT américain », aujourd’hui en situation de monopole.

Fait remarquable : si Angela Merkel a indiqué que SWIFT avait son utilité en matière de coopération antiterroriste, elle n’a pas contesté la proposition de son ministre… 

Alors que les effets de l’embargo américain commencent tout juste à se faire sentir, il est probable que le sujet reviendra de plus en plus souvent sur le devant de la scène.

De Pékin à Moscou en passant par New Dehli, l’Europe, dans cette hypothèse, ne manquera pas d’alliés…

Pour aller plus loin :
Le Festival géopolitique de Grenoble organisé par Grenoble Ecole de Management (GEM) du 13 au 16 mars 2019 sur le thème Désunions européennes. « Plusieurs événements survenus ces dernières années imposent d’interroger l’avenir de l’Union, explique Jean-Marc Huissoud, directeur du Festival et professeur à GEM.
Quelle Europe nous attend dans les années à venir : une Europe de l’Union ou une Europe des Unions ? »
(www.grenoble-em.com).

Géopolitique de l’extraterritorialité

 Droit international, France, Les Entretiens du Directeur, Mondialisation, USA  Commentaires fermés sur Géopolitique de l’extraterritorialité
Juil 052018
 

Jean-François Fiorina s’entretient avec Jean-Michel Quatrepoint

CLESHS77-1

Jean-Michel Quatrepoint et Jean-François Fiorina : la géopolitique ne peut se concevoir qu’en connaissant l’histoire qui permet d’analyser le présent et de se projeter dans l’avenir en formulant des hypothèses.

Diktat américain sur l’Iran obligeant les entreprises étrangères à quitter le pays, pillage des fleurons de l’industrie européenne… la guerre économique fait rage.

Les Etats-Unis imposent leur logique à leurs « alliés », notamment en mettant en oeuvre le principe d’extraterritorialité grâce à la prédominance de leur droit national imposé à l’échelle planétaire.  Lire la suite »

Napoléon entre guerre et paix

 France, Géopolitique & Entreprises  Commentaires fermés sur Napoléon entre guerre et paix
Juin 282018
 

Itinéraire politique et géopolitique d’un stratège hors norme 

CE16-1Général à 26 ans, empereur à 35, proscrit à Sainte-Hélène en 1815 après le désastre de Waterloo, Napoléon Bonaparte laissait un pays exsangue, privé du million d’hommes morts au combat.

Cependant, après le chaos social, politique et militaire de la Révolution, la France avait été profondément modernisée et réorganisée par ce stratège visionnaire et audacieux. Lire la suite »

Géopolitique du « Brexit » 

 Diplomatie, Géopolitique, Politique, Royaume-Uni  Commentaires fermés sur Géopolitique du « Brexit » 
Juin 212018
 

A dix mois de l’échéance, un jeu plus ouvert que jamais… 

CLES217-1Plus le temps passe, moins la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne s’apparente à une fatalité. Certes, la procédure entamée à la suite du referendum du 23 juin 2016 se poursuit dans les règles prescrites par l’article 50 des Traités et suivant le calendrier arrêté par le Parlement britannique. Lire la suite »

Géopolitique des « espions économiques »

 France, Intelligence Economique, Iran, Les Entretiens du Directeur, Mondialisation, USA  Commentaires fermés sur Géopolitique des « espions économiques »
Juin 142018
 

Jean-François Fiorina s’entretient avec Nicolas Moinet

Nicolas Moinet : l'Europe est actuellement prise en étau entre les Etats-Unis de Trump et la puissance chinoise. Ne pas s'orienter rapidement vers un troisième modèle signerait son acte de décès...

Nicolas Moinet : l’Europe est actuellement prise en étau entre les Etats-Unis de Trump et la puissance chinoise. Ne pas s’orienter rapidement vers un troisième modèle signerait son acte de décès…

G7 avorté de par la volonté du président américain, menaces de sanctions commerciales des Etats-Unis à l’égard de leurs « alliés » sur le dossier iranien… pour ceux qui en douteraient encore, la guerre économique est une réalité géopolitique qui prend chaque jour de l’ampleur. Lire la suite »

Canal de Suez

 Egypte, France, Géopolitique & Entreprises, Israël, Royaume-Uni  Commentaires fermés sur Canal de Suez
Juin 072018
 

Quarante siècles d’aventures géopolitiques entre l’Orient et l’Occident

CE15-1Quel événement international a-t-il pu réunir, en 1869, l’impératrice Eugénie, un bon millier de célébrités du monde entier, les premiers photographes de presse, une kyrielle d’écrivains, des navires de toutes les flottes, un projet de statue monumentale de Bartholdi (1) et un opéra (2) commandé spécialement à Giuseppe Verdi ? Lire la suite »

Géopolitique de l’Internet

 France, Médias, Technologie, USA  Commentaires fermés sur Géopolitique de l’Internet
Mai 312018
 

L’offensive européenne que les GAFA n’attendaient pas… 

CLES216-2Qui n’a pas été prévenu (plutôt dix fois qu’une !) que, depuis le 25 mai dernier, le « RGPD » protège les informations personnelles que nous avons pu transmettre à des tiers au hasard de nos transactions sur Internet ? Lire la suite »

Les fake news à l’assaut des entreprises

 France, Géopolitique & Entreprises, USA  Commentaires fermés sur Les fake news à l’assaut des entreprises
Mai 242018
 

De nouvelles « armes sales » dans la guerre économique

CE14-2L’histoire associera l’élection de Donal Trump à un phénomène géopolitique nouveau, l’usage massif et décomplexé des fake news dans la vie politique. Lire la suite »

Géopolitique du monde de la publicité

 France, Les Entretiens du Directeur, Mondialisation, USA  Commentaires fermés sur Géopolitique du monde de la publicité
Mai 172018
 

Jean-François Fiorina s’entretient avec Bruno Tallent

Bruno Tallent et Jean-François Fiorina au Festival de Géopolitique de Grenoble 2018 : quand le management à l'anglo-saxonne rencontre le monde de la publicité, la géopolitique est partie prenante du jeu...

Bruno Tallent et Jean-François Fiorina au Festival de Géopolitique de Grenoble 2018 : quand le management à l’anglo-saxonne rencontre le monde de la publicité, la géopolitique est partie prenante du jeu…

CEO de McCann Worldgroup France – filiale française du groupe de communication McCann présent dans plus de 100 pays – Bruno Tallent est partenaire du Festival de Géopolitique de Grenoble. Lire la suite »

Géopolitique du « France is back »

 Diplomatie, France, Géopolitique, Politique  Commentaires fermés sur Géopolitique du « France is back »
Mai 032018
 

Un an de diplomatie macronienne

CLE215-1Si, en politique intérieure, le principe du « en même temps » laisse dubitative l’opposition de gauche qui ne discerne « que de la droite dans ce prétendu cocktail » (Jean-Luc Mélenchon), force est de constater qu’en matière d’action extérieure, Lire la suite »