Fév 012010
 

Ce qui passe aussi par une bonne connaissance de l’histoire des pays concernés…

Oui, bien sûr. A cet égard, je suis d’ailleurs surpris que souvent, au plus haut niveau de l’Etat, on envoie en mission des gens très brillants, très diplômés, mais qui n’ont pas toujours – loin s’en faut ! – une appréhension correcte des situations dans laquelle ils se trouvent plongés. La connaissance des livres et le fait d’être un bel esprit ne suffisent pas toujours. Cela est particulièrement vrai (et dangereux !) quand on évolue dans certaines zones géopolitiques explosives ou très exposées. Il m’a ainsi été donné de rencontrer un responsable politique, nommé dans un théâtre d’opérations à haut risque, qui ne connaissait rien, mais vraiment strictement rien, du secteur où il débarquait. C’était d’ailleurs la première fois qu’il mettait les pieds dans ce pays d’une complexité inouïe… On a parfois la fâcheuse impression que l’on accorde des missions, non en fonction de la capacité des personnes à les remplir, mais selon des critères échappant à toute rationalité, reposant soit sur des choix d’ordre politique, soit sur des coteries. Avec à la clé bien souvent des résultats désastreux, qui ne sont pas perçus comme tels forcément depuis Paris, mais qui produisent bel et bien des effets fâcheux sur le terrain. Lors de crises majeures, cela peut avoir des conséquences incalculables, parfois mortelles.

Le rôle du journaliste de terrain est aussi de faire toucher du doigt aux lecteurs français la complexité des situations géopolitiques ?

C’est certain. Pédagogie d’abord ! Travaillant pour ma part dans un journal populaire et grand public comme l’est Le Parisien, il est de mon devoir d’aider nos lecteurs à comprendre, de manière simple, les enjeux liés à tel ou tel dossier. Il faut leur donner les clés pour comprendre ce qui se passe, afin qu’ils puissent se faire une opinion. Notre travail est moins un travail de spécialiste que celui d’un passeur, essayant de faire percevoir une réalité autre aux lecteurs, réalité qu’ils ont parfois du mal à imaginer. Nous devons donc sensibiliser, expliquer, rapporter, bref, en un mot décrypter et raconter. Avec un langage que nos lecteurs puissent comprendre. Ce qui implique de ne pas se cantonner à des analyses techniques, mais aussi de faire passer l’émotion qui ressort de telle ou telle situation. D’où par exemple la nécessité de rapporter des histoires ou des faits, qui, en un éclair, vont permettre de mieux appréhender une situation. Cet effort de vulgarisation est indispensable. Et il me semble qu’il participe de la même tendance qui est la vôtre à éveiller nos contemporains aux défis de la géopolitique, dans une scène internationale sans cesse mouvante et tellement complexe…

Quels conseils majeurs donneriez-vous à de jeunes étudiants passionnés par la géopolitique ?

D’abord, il faut savoir marcher ! Je plaisante à moitié, mais je crois qu’il est important d’avoir un contact physique avec le pays que l’on découvre et que l’on veut comprendre. Pour cela, il ne faut pas craindre de marcher dans les rues, entrer dans les échoppes et les cafés, sentir l’humeur des habitants. C’est ainsi, en cheminant et en observant, que l’on peut aller au-delà de la seule approche intellectuelle, nécessaire mais pas forcément suffisante. Quand je dis marcher, je veux dire aussi être capable d’aller à la rencontre de l’autre, savoir l’écouter, s’intéresser à lui. C’est un conseil que l’on doit donner d’ailleurs non seulement aux étudiants, mais aussi aux hommes d’affaires, aux diplomates ou aux intellectuels. A titre personnel, je suis assez fasciné par la Russie. Or, si vous n’avez pas pris le métro à Moscou, vous ne connaissez pas Moscou. Je suis à peu près certain que 90% des délégations officielles en visite dans la capitale russe ne se sont jamais donné la peine de prendre le métro. Dommage pour elles ! Car c’est en percevant tous ces infimes détails de la vie quotidienne que l’on peut le mieux appréhender l’âme d’un peuple. Et là, ne touchons-nous pas l’un des ressorts vivants et fondamentaux de la géopolitique ?…