Fév 012010
 

Pour vous, la géopolitique a donc une composante « terrain » essentielle ?

Oui, c’est indéniable. La géopolitique, à mes yeux, passe d’abord par la connaissance des réalités du terrain. Les subtilités ne s’enseignent pas toujours à travers les livres et les thèses, quelle que puisse être leur valeur. Découvrir la face cachée d’un pays, sa réalité vivante et nécessairement complexe, exige un vécu, un arpentage allant bien au-delà des cénacles officiels. En ce sens, les voyages d’études sont nécessaires, ils ouvrent des portes, mais ils ne sont pas toujours suffisants pour appréhender correctement la réalité d’un pays. Il faut savoir aller au-delà des apparences, des a priori, des idées toutes faites. Il convient aussi d’être capable de comprendre que tout ne se déroule pas forcément selon un schéma cartésien, que notre manière de penser d’occidental n’est peut-être pas de mise partout et en tous lieux. Bref, qu’il existe d’autres représentations du monde, d’autres manières de le percevoir, d’autres façons d’y vivre, en fonction de paramètres qui parfois nous échappent, parfois nous heurtent. La diversité du monde doit nous enseigner une certaine modestie. Il nous faut apprendre la pluralité des opinions et accepter que les regards soient différents selon les latitudes et les histoires des peuples que nous rencontrons.

A cet égard, il est frappant de constater que nombre de décideurs de haut niveau, d’hommes politiques ou d’intellectuels, ont une vision biaisée des pays qu’ils traversent. Ils n’en ont qu’une perception à la manière des décors Potemkine, se fiant aux seules apparences sans chercher à connaître la réalité quasiment charnelle de ces pays. Ils y collent des schémas de pensée occidentaux, à cent lieux des réalités locales. Cet aveuglement conduit inéluctablement à des interprétations erronées, donc à des impasses ou des issues dramatiques. L’erreur est de croire que l’on connaît un pays en se bornant à en côtoyer les élites sous les dorures des salons officiels ou dans les restaurants branchés d’une capitale. Les réalités sont souvent à des années-lumière de ces réceptions et de ces faux-semblants. Il faut au contraire se donner la peine d’aller à la rencontre des autochtones, de nouer peu à peu un dialogue avec eux, de les entendre tout en étant capable de faire abstraction de nos jugements a priori. Cette faculté d’écoute et cette capacité à aller vers l’autre permettent d’établir des contacts d’autant plus solides et fiables qu’ils se bâtissent sur le long terme.

C’est la raison pour laquelle je me réjouis que les écoles et universités françaises s’ouvrent de plus en plus sur l’étranger. Le fait d’enseigner et surtout de pratiquer la géopolitique, d’effectuer des séjours loin de chez soi, de s’inscrire dans une chaîne de coopération internationale entre écoles de différents continents, tout cela est positif. C’est le signe que notre pays prend conscience de l’urgence de former les jeunes générations et les élites de demain de manière plus réaliste. Certes, un gros travail reste à accomplir en amont. Ce n’est pas en débarquant de l’avion que l’on doit commencer à s’intéresser au pays. C’est bien avant, en se préparant à s’ouvrir à de nouvelles cultures et d’autres manières de penser et de vivre. A cet égard, il est évident que la géopolitique constitue un outil précieux pour préparer les esprits à de nouvelles configurations. Quand je dis préparer, c’est aussi prendre conscience des dangers et des chausse-trappes que l’on peut rencontrer dans un contexte radicalement différent.