Déc 012010
 

Il faut donc être l’esprit en éveil, sans préjugés, pour bien saisir toutes les informations disponibles et les mettre en perspective en fonction de la mission qui est la vôtre ?

Oui. C’est essentiel. La pratique de la géopolitique donne cette faculté à ouvrir son esprit sur les réalités du monde, à comprendre qu’il est inégal, différent, complexe, riche d’une immense diversité. Nous devons donc être en contact avec toutes sortes de réseaux, allant des diplomates aux hommes des services, des experts de zones aux Eglises, toutes confessions confondues, qui connaissent en profondeur les populations, les croyances, les comportements, les attentes… C’est fondamental dans nos métiers. Il ne faut surtout pas pêcher par naïveté ou au contraire par excès confiance. Il convient d’être lucide, réaliste, pragmatique. La géopolitique aide grandement à appréhender le réel tel qu’il est, et non tel que nous souhaiterions qu’il soit. Nos interlocuteurs ne sont pas forcément des enfants de choeur, ils sont puissants, ils agissent en réseaux, parfois dans l’ombre. Il faut le savoir, l’intégrer dans notre raisonnement, en se renseignant sur eux, et agir en conséquence.

Le plus important pour un jeune étudiant est d’être conscient de cette configuration. Il doit apprendre à faire preuve avant tout d’un certain état d’esprit, sans angélisme ni paranoïa, et bien regarder ce qui se passe autour de lui. Il lui faut par ailleurs s’entraîner à protéger l’information (matérielle et immatérielle), ainsi qu’à regarder et comprendre l’environnement concurrentiel, l’environnement
sociétal… Il lui faut prendre en compte les stakeholders que sont toutes les parties prenantes sur les projets engagés. C’est pour tout cela que la géopolitique mériterait d’être inscrite au cursus de formation des élites de notre pays, au programme des grandes écoles où l’on forme les décideurs de demain. Bien sûr, il y a des patrons et hauts fonctionnaires de grande qualité, capables de conduire leurs affaires avec beaucoup de finesse et de culture. Mais ils sont rares. Trop souvent, en France, les managers ou directeurs, s’ils sont très bien formés sur le plan technique, sont sous-formés en revanche sur le plan de la compréhension du monde qui les environne, ce qui est l’apanage de la géopolitique. C’est vraiment dommage et il serait bon que l’on inverse cette tendance.

Regardez ce qui se passe outre-Manche et outre-Atlantique, où des cours et des séminaires d’étude en relations internationales constituent un point de passage obligé. On y apprend à décrypter la complexité du monde, et cette culture très forte se révèle par la suite fort utile.

A cet égard, vous êtes plus particulièrement connu comme étant l’un des meilleurs spécialistes français de la géopolitique de l’eau, votre livre publié aux éditions du CNRS en témoigne…

En effet, très rapidement, je me suis intéressé aux enjeux géopolitiques liés à l’eau, sur le plan technique et pratique d’abord, puis en m’efforçant de théoriser et synthétiser mes observations. L’eau est devenue un sujet extrêmement sensible, un sujet-clé pourrait-on dire, dans la sphère des relations internationales. Chez nous, en France, nous avons la chance d’avoir des réserves en eau douce de plus de 3.000 mètres-cubes par habitant et par an. C’est très loin d’être le cas partout. Prenez une ville comme Riyad, qui est hautement vulnérable sur ce plan, en particulier si un conflit de haute intensité avec le grand voisin iranien survenait. L’eau est un élément naturel extrêmement stratégique. Elle entre donc tout naturellement, et de plus en plus, dans le champ de la sécurité nationale.

Je ne suis pas un chercheur universitaire, mais un homme de terrain et d’entreprise. C’est cette approche que je privilégie dans mes différents écrits. Ce qui nécessite de sortir de notre appréhension classique et occidentalisée de la question de l’eau, où tout est facile et naturel. La rareté de l’eau dans certaines zones géographiques exige de faire des choix qui engagent le devenir des sociétés. Doit-on la réserver pour un usage agricole ? Pour l’industrie ? Pour la seule consommation humaine ? Quelles équations appliquer pour tenter de préserver un équilibre ? Comment faire pour ne pas créer de dysfonctionnements graves entre Etats, voire entre régions ? De telles questions peuvent même se poser en Europe : pour preuve ce qui s’est passé en Catalogne lors de la dernière sécheresse en 2009, parce que les installations de dessalement de Barcelone n’étaient pas prêtes à temps. Les régions voisines n’étaient pas vraiment solidaires et il a fallu approvisionner la Catalogne à partir de tankers affrétés depuis Marseille…

Cela peut aboutir à des crises bien plus graves, affectant non seulement l’équilibre économique des zones concernées, mais pouvant même déboucher sur des affrontements armés, voire de véritables guerres.

C’est malheureusement exact. Prenons la question du Nil, artère vitale pour l’Egypte. Cet été, un certain nombre d’Etats en amont du Nil blanc se sont réunis à Entebbe pour remettre en cause le statut existant, datant de 1959. Or, le Nil, c’est 98% de l’eau consommée en Egypte. Si les voisins changent la donne en amont, les conséquences en seront incalculables pour Le Caire. Sur ces logiques transfrontalières concernant les eaux de surface, on voit donc bien que les enjeux sont extrêmement sensibles.

En tant qu’opérateur, Suez Environnement ne peut être qu’à l’écoute de ces problématiques. La France et l’Europe doivent également porter le débat au niveau stratégique, anticiper les situations, prévenir et tirer la sonnette d’alarme le cas échéant. Il faut penser ce sujet de la rareté des ressources sur le long terme. Et là encore, c’est la géopolitique qui constitue l’une des clés majeures de compréhension correcte des enjeux.

En conclusion ?

Il est grand temps de faire preuve de pragmatisme. La géopolitique peut servir aux entreprises pour résoudre les problèmes qu’elles rencontrent, non seulement sur le plan technique, mais aussi sur le plan stratégique et communicationnel. Comment ? En prouvant leur aptitude à comprendre de manière proactive les attentes de leurs clients, dans les configurations les plus variées, et à en dégager une action positive pour tous les partenaires.

Il y a d’ailleurs là une réflexion tout à la fois pédagogique et stratégique à creuser. Car il est dommage que les grands groupes, pour affiner leur positionnement, n’aillent pas chercher davantage de ressources dans le vivier des experts qui existent. D’où l’intérêt de votre action au quotidien, visant à sensibiliser les étudiants à ces questions, et à former de futurs managers à l’esprit ouvert à ces problématiques. Dans la sphère complexe des relations internationales, il ne faut pas se cantonner à délivrer son seul savoir-faire technique dans sa bulle de verre. Il convient plutôt d’avoir une approche réaliste, transverse, faisant appel à des compétences variées et complémentaires, permettant d’intégrer tous les paramètres d’un processus de décision. C’est ce que peut apporter la géopolitique aux entreprises, en particulier aux grands groupes et aux PME plongés dans des configurations éminemment complexes.