déc 202012
 

Jean-François Fiorina s’entretient avec Gérard-François Dumont

« Les gouvernements comme les entreprises ne peuvent se permettre de méconnaître les évolutions démographiques » explique le recteur Gérard-François Dumont. Géographe, professeur à Paris-IV-Sorbonne, auteur de très nombreuses publications, il aime rappeler qu’il existe des interactions permanentes entre les populations en constante évolution et les configurations géopolitiques. D’où la nécessité d’embrasser les problématiques dans leur globalité, en faisant se croiser les savoirs.

Quels liens entretiennent la démographie et la géopolitique ? En quoi sont-elles toutes deux utiles aux décideurs politiques ou économiques ? 

On ne peut exercer à bon escient des responsabilités dans notre époque complexe sans avoir une solide connaissance du monde, de ses rouages et de ses articulations. La démographie est indispensable à l’entreprise, qui a pour objectif premier le marché. Or ce dernier est lié aux différentes composantes de la démographie, qu’il s’agisse du nombre de consommateurs, de leur évolution selon les territoires, du degré de leur concentration, de leur composition par âge, sans oublier les dimensions culturelle, religieuse ou linguistique, lesquelles exercent un rôle important dans l’attitude du consommateur au regard des produits ou services proposés. Une entreprise ne peut donc se permettre de méconnaître les évolutions démographiques. Parallèlement, les rapports de force géopolitiques ont des conséquences sur la vie des entreprises. D’où l’importance de ce nouveau champ disciplinaire que j’ai dénommé la démographie politique, soit l’étude des interactions entre les phénomènes démographiques et les phénomènes politiques. Il est essentiel de comprendre combien les évolutions démographiques ont des effets géopolitiques, et comment les décisions géopolitiques ont des effets démographiques. Chef d’entreprise ou futur décideur, il faut garder ces réalités présentes à l’esprit.

Existe-t-il une école française de démographie ? 

Oui. Comme le faisait remarquer le professeur Alfred Sauvy – un modèle qui m’honora de son amitié – jusqu’en 1945, la démographie fut une science « sans maître ni élève ». En effet, lorsque les grands courants des différentes sciences trouvèrent leur place à l’université au XIXe siècle, la démographie se vit reléguée sur la touche. Heureusement, après-guerre, Alfred Sauvy a su donner ses lettres de noblesse à l’école démographique française. Il a placé le champ d’étude de la démographie au cœur des enjeux stratégiques, économiques, sociaux et culturels. Malheureusement, son héritage se trouve être aujourd’hui un peu oublié. C’est la raison pour laquelle, je viens de créer une « association Alfred Sauvy », visant à l’étude, à la diffusion et à la prolongation de l’œuvre de ce maître, en particulier grâce à l’ouverture, dès 2013, d’un site internet ad hoc (www.alfred-sauvy.org).

Précisons également que la démographie ne se réduit nullement à la compilation de données statistiques. Très ouvert aux réalités économiques internationales, conscientes des défis géopolitiques à venir, Alfred Sauvy mit très tôt ses contemporains en garde contre une approche uniquement quantitative des phénomènes démographiques. Un tel positionnement aurait réduit la discipline à n’être plus qu’une logomachie du nombre, ne répondant pas aux besoins réels de la société. Un exemple illustre bien la nécessité de sortir d’une posture uniquement quantitative. L’année 1966 montre une forte chute des naissances au Japon. L’analyse strictement statistique ne permet pas d’en saisir la raison. En revanche, la connaissance des réalités culturelles japonaises fait apparaître que l’année en question, parce que placée sous le double signe du « cheval » et du « feu », est perçue par le peuple japonais comme une année néfaste pour le destin des filles nées cette année-là et pour celui de leur éventuel futur mari. Selon cet exemple, la compréhension des évolutions démographiques impose la recherche d’une multiplicité de déterminants, dont ceux de nature géopolitique.

La géopolitique a donc tout intérêt à suivre avec attention les tendances démographiques ?

Partout, aujourd’hui comme hier, toute situation géopolitique ne peut s’appréhender correctement qu’en prenant en compte le paramètre démographique. La démographie n’est nullement mono-causale bien sûr. Mais sa méconnaissance obère la possibilité d’une compréhension judicieuse des réalités géopolitiques du monde. Avoir une vision réelle et complète des situations exige de ne pas s’enfermer dans une seule spécialité. On s’enrichit toujours en élargissant ses connaissances. D’où l’intérêt de se situer à l’interface de disciplines comme la géopolitique, l’aménagement du territoire, la démographie, l’économie… L’hyperspécialisation est souvent en vogue aujourd’hui. Pourtant, il est essentiel d’avoir une vue synoptique, donc de savoir être à certains moments un généraliste. Aussi, je me place au croisement des différentes branches de la géographie : historique, économique, sociale, humaine, politique, culturelle, religieuse, de l’aménagement ou de la population.

Alors justement, si nous faisions un petit tour du monde de la question démographique  ?

En commençant par le conflit entre Gaza et Israël qui se trouve au cœur de l’actualité… Ce conflit est inséparable de l’histoire démographique de ces territoires. De fait, il remonte fort loin. Car il est la conséquence directe d’une migration, la dispersion des Juifs par les Romains en l’an 70, suivant la destruction du second Temple de Jérusalem. Aujourd’hui, une bataille démographique est à l’œuvre, attestée dans les champs démographique, par des différences de fécondité, et géopolitique, par de nombreux éléments. Rappelons cette formule attribuée à Yasser Arafat: « Nous gagnerons grâce aux utérus de nos femmes »… Apocryphe ou non, elle reflète en tout cas parfaitement le poids de l’arme démographique dans la région. Ainsi, à Gaza, le Hamas a financé des mariages collectifs pour faciliter l’union de jeunes Palestiniens et favoriser la natalité palestinienne. De son côté, Israël a encouragé la venue d’immigrés juifs, de l’ex-URSS par exemple, pour tenter de contrebalancer la plus forte croissance démographique des Territoires palestiniens et… des Arabes israéliens, en majorité musulmans. Un double rapport de force démographique s’exerce aussi en géopolitique interne. Côté Territoires palestiniens, la population de Gaza croît plus rapidement que celle de la Cisjordanie. Côté Israël, par exemple, la fécondité des Juifs ultra-orthodoxes est nettement supérieure à celle des Juifs laïcs.

Cette région interroge pour une autre raison: comment expliquer qu’un si petit territoire, placé entre le Jourdain et la Méditerranée, qui compte une douzaine de millions d’habitants, ait une importance géopolitique mondialement médiatisée ? L’une des raisons est qu’il compte des relais dans le monde entier, via les diasporas nées d’une multitude de migrations internationales. Diasporas juives certes, qui ne peuvent se désintéresser de ce qui se passe en Israël. Mais aussi diasporas palestiniennes présentes dans un nombre croissant de pays. Ces diasporas constituent autant de caisses de résonance de ce conflit. C’est donc en examinant ces migrations internationales, c’est-à-dire en prenant en compte le paramètre démographique, que l’on perçoit l’importance géopolitique de ce territoire.

Et l’Europe ? 

La situation de l’Europe m’a conduit à inventer la formulation « d’hiver démographique », pour définir sa fécondité fortement et durablement abaissée. Cette dernière conduit déjà à une dépopulation dans plusieurs pays européens. Or le poids géopolitique d’une région est en partie dépendant de son poids démographique ou, pour des pays peu peuplés, de la prise en compte de leur faible poids démographique dans leur stratégie géopolitique. Par ailleurs, la création de richesses dans tout pays dépend des effectifs de la population active. En Europe, le vieillissement de la population engendre certaines attitudes géopolitiques et des coûts sociaux. Et la baisse de population active est défavorable à la création de richesses et donc au financement des actions géopolitiques. Outre l’augmentation du taux d’emploi, l’Europe essaie de contrer cet affaiblissement démographique par l’immigration. Mais cette dernière pose à son tour des problèmes d’intégration. Dans le même temps, des pays, bénéficiant désormais de ce que j’ai appelé « la loi du nombre », veulent être mieux reconnus dans les instances internationales, remettant en cause implicitement les avantages géopolitiques de l’Europe, plus particulièrement du RoyaumeUni et de la France. Ainsi l’Inde et le Brésil, devenus des géants démographiques, revendiquent un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU.

Quid des Etats-Unis ?

Les Etats-Unis connaissent une évolution différente de celle de l’Europe. Certes, on y observe des différences de fécondité entre les groupes. Les plus féconds sont les Hispaniques, les moins féconds les Blancs non-hispaniques et les Asiatiques, avec entre eux, les Noirs et les Indiens. Mais, l’immigration, elle, se pose en d’autres termes qu’en Europe. Dans le système américain, l’intégration des populations immigrées se réalise à l’intérieur de chaque Etat, bien plus que dans le cadre du système fédéral. Les 10 à 12 millions d’immigrés considérés comme clandestins au niveau fédéral ne le sont pas forcément dans le cadre de tel ou tel Etat, où ils bénéficient de la sécurité sociale, du droit au travail, etc. Autre élément: il n’y a pas de langue officielle dans la Constitution des Etats-Unis, seulement dans le cadre des différents Etats. Enfin, il y a l’importance du serment d’allégeance, à prononcer obligatoirement pour être naturalisé. Le serment d’allégeance est un acte fort, à portée juridique, sans équivalent dans aucun pays d’Europe.

La Russie ?

La Russie enregistre une décroissance démographique sans équivalent. En dépit d’une légère hausse des naissances ces dernières années, les projections annoncent toutes la poursuite de la diminution de la population russe. Comme le nombre de femmes en âge de féconder est appelé à diminuer, même si demain les couples russes doublaient leur fécondité, cela ne doublerait pas pour autant les naissances. La mauvaise santé démographique de la Russie a des ressorts éminemment culturels, comme par exemple le sur-alcoolisme, qui se concrétise par une différence considérable, d’une douzaine d’années, entre l’espérance de vie à la naissance des hommes et celle des femmes.

Et la Chine ? Avec sa fameuse politique de l’enfant unique ? 

J’ai désigné l’évolution démographique de la Chine comme son « talon d’Achille ». Les dirigeants qui ont mis en œuvre, à compter de 1979, une politique démographique coercitive méconnaissaient les logiques démographiques. La transition démographique a commencé bien avant les mesures coercitives, qui n’ont fait qu’engendrer des effets pervers. Le déficit considérable de filles constitue une question inquié-tante. Le vieillissement puis, à terme, la diminution de la population de la Chine, vont s’effectuer à un rythme inégalé dans les autres pays du monde. Car quand on a un déficit de filles – il se compte par millions – il faut une fécondité très élevée si l’on veut assurer le remplacement des générations, sans parler du phénomène social qu’engendre le déséquilibre des sexes! Cet état de fait a et va avoir de très lourdes conséquences géopolitiques. Par exemple des Chinois vont acheter à des familles pauvres vietnamiennes leurs filles. Et cela est un élément aggravant dans les relations entre la Chine et l’Etat vietnamien.

Et l’Afrique, avec le problème si particulier du sida ? 

Le sida a eu un effet important sur la démographie africaine. Il s’est répandu de manière inégale sur le continent, plus particulièrement en Afrique australe. La croissance démographique en Afrique du Sud s’est révélée être beaucoup plus faible que ce qu’elle aurait été sans la pandémie du sida. La volonté politique de l’Afrique du Sud de porter, grâce à son niveau économique quasiment sans équivalent en Afrique, la parole permanente du continent africain au Conseil de sécurité des Nations-Unies se trouve évidemment minorée par ce handicap démographique. Les ravages du sida ont également été accrus par le refus politique du gouvernement d’alors d’admettre la réalité de la pandémie. Résultat, sous l’effet de la maladie, l’espérance de vie a diminué. La trithérapie a endigué en partie ce fléau, mais le sida affecte quand même fortement la vie économique et sociale. Il y a ainsi un nombre important de jeunes actifs qui ont le sida. Cette situation obère la dynamique économique du pays, comme partout liée aussi à la qualité de la main-d’œuvre, et en premier lieu à sa qualité sanitaire. Les entreprises ont d’ailleurs dû intégrer ces paramètres dans la gestion de leurs personnels et de leurs plans de développement.

Existe-t-il une corrélation entre hausse du niveau de vie et baisse de la démographie ? 

La logique de la transition démographique vaut quasiment pour tous les pays. A partir du moment où un pays a abaissé la mortalité des femmes, des enfants et des adolescents, les populations adaptent leur comportement de fécondité à une mortalité durablement abaissée. Toutefois, ces évolutions se sont effectuées, dans les pays dont la transition démographique est terminée, ou s’effectuent, dans les autres, selon des calendriers et des intensités différentes. Le déterminant « proche » de la transition est donc démographique. Cependant, l’économie peut jouer un rôle comme déterminant dit « lointain », dans la mesure où l’élévation du niveau de vie est souvent la conséquence du développement de l’éducation. Or, la scolarisation des enfants et des adolescents retarde l’âge du mariage et de la première naissance, ce qui accompagne la tendance évoquée de l’abaissement de la fécondité.

En conclusion, si l’on interroge le démographe que vous êtes pour lui demander ce qui le réjouit le plus et l’inquiète le plus dans notre monde d’aujourd’hui, que répondez-vous ? 

Contrairement à ce que l’on pouvait craindre il y a quarante ans, on a moins de conflits dans un monde à 7 milliards d’humains qu’à 3 milliards. Ce qui impose d’analyser finement la complexité des rapports entre le démographique et le conflictuel. Autre élément rassurant, l’histoire de l’humanité montre une capacité d’innovation ayant permis de faire face aux défis chaque fois que la gouvernance des territoires a été satisfaisante. La grande question est donc celle de la gouvernance qui implique, par exemple, des politiques favorables à de bons équilibres démographiques et des politiques d’inclusion de la diversité des populations qui forment chaque pays. Au plan démographique, il importe de comprendre que la réalité est locale. La population mondiale n’est pas un concept opérationnel, quand bien même nous vivons dans un monde globalisé. La vraie question n’est donc pas de savoir combien il y aura d’habitants sur Terre en 2050, 8, 9 ou 10 milliards, mais comment les populations se répartiront dans les différents pays du monde, quelles seront leurs compositions par âge et par sexe, quelles seront leurs diversités culturelles, religieuses ou linguistiques. Ce sont ces paramètres démographiques qui s’imposeront aux configurations géopolitiques…

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