fév 272014
 

Jean-François Fiorina s’entretient avec Michel Foucher

Géographe, professeur des universités, ambassadeur de France, Michel Foucher vient de diriger l’Atlas de l’influence française au XXIe siècle (Robert Laffont, 2013). Un ouvrage stimulant puisque, contrairement à ce que véhicule la sinistrose ambiante, l’on y découvre que la France dispose encore de nombreux atouts pour agir sur la scène internationale.

Notre pays est ainsi en mesure de faire entendre sa voix dans les affaires du monde. À condition toutefois de se montrer lucide, de faire preuve de pragmatisme tout en restant fidèle à ses valeurs.

Pourquoi publier un Atlas de l’influence française au XXIe siècle ?

Géopolitique de l'influenceC’est la suite de mon ouvrage précédent, La bataille des cartes [ndlr : François Bourin éditeur, 2011]. Il s’agissait de discerner les visées des puissances émergentes et d’étudier simultanément comment les puissances établies vivaient ces transformations. Or, si l’on voyait bien le refus américain de la multipolarité, les spécificités des politiques japonaise, russe, chinoise, britannique, en revanche, pour la France, la configuration était plus complexe. Pour aborder correctement le concept d’influence, il faut nous extraire de la seule notion de rayonnement, qui nous enferme dans une nostalgie, une conception idéalisée de notre position dans le monde, souvent à travers des figures mythiques comme Louis XIV, Napoléon ou de Gaulle. Or, nous ne sommes pas le phare du monde ! À la rigueur, à une époque, nous avons rayonné sur l’Europe, mais certainement pas dans le monde entier.

Cependant, l’ouvrage est réconfortant puisque vous montrez que la France dispose encore de nombreux atouts. En quoi sont-ils spécifiquement français et d’où vient leur force ?

De fait, la France a trois atouts majeurs dans son jeu. Tout d’abord sa langue. Même si la globalisation est essentiellement anglophone, le français reste une langue importante, qui se maintient et même devrait croître – d’abord pour des raisons démographiques – sous réserve que l’on accompagne cette croissance. Sur les 116 millions de personnes qui apprennent le français dans le monde actuellement, les institutions françaises n’en prennent en compte qu’un pour cent !

Or, il existe un lien très fort entre langue, pensée et culture. N’oublions pas non plus que le français est une langue de traduction, la deuxième après l’anglais. Les Chinois sont friands de traductions d’ouvrages français. Les livres pour la jeunesse, en particulier, sont beaucoup appréciés, tout comme les ouvrages de sciences politiques, de géopolitique, de droit…

Deuxième atout de la France : sa puissance économique, notamment à travers ses grands groupes. Ils réalisent 80 % de leur chiffre d’affaires à l’étranger et emploient 5 millions de personnes. Même s’ils sont internationalisés, ils sont perçus comme d’origine française, Notre point faible, ce sont plutôt les entreprises de taille intermédiaire qui éprouvent des difficultés à sortir de la « francosphère ».

Sous ce vocable, je désigne les pays qui ont le français comme langue officielle, co-officielle (Suisse, Canada…) ou langue d’usage (Maghreb par exemple). Dans 34 de ces 36 pays, les parts de marché de la France sont en moyenne entre 4 et 6 fois supérieures à la moyenne mondiale de la part de marché de la France. Pour grossir le trait, je dirai que nos entreprises travaillent en français et font des contrats en français. D’où ce défi qui s’offre à nous : entretenir et cultiver cette « francosphère » tout en sachant nous en extraire pour explorer d’autres voies. Ainsi, la Suisse a longtemps été plus importante pour nous que la Chine en matière de débouchés.Il est d’ailleurs assez curieux de noter que le commerce extérieur de la France de 2013 se calque peu ou prou sur le modèle de celui de 1913 : on privilégie les pays voisins, l’outre-mer et les anciennes colonies, les pays émergents de l’époque (empire ottoman, empire russe), les seules différences majeures étant le Nigéria et l’Arabie saoudite. On observe donc une évidente inertie dans la géographie de notre commerce extérieur.

Troisième atout de la France, notre contribution à la construction du système international, que ce soit sur le plan du droit ou sur le plan de notre capacité à agir dans le cadre du Conseil de sécurité : pour preuve, la France est à l’origine de 23,5 % des résolutions depuis 2000. Au-delà de ces trois atouts majeurs, la France est en pointe dans le domaine de la santé (voir les implantations des Instituts Pasteur à travers le monde), de l’urbanisme et de l’architecture (les Chinois raffolent du savoir-faire français en matière architecturale), du cinéma d’animation, de la musique (sait-on qu’Universal Music, première entreprise mondiale, est française ?)… En matière d’employabilité, nos écoles de commerce se défendent fort bien dans la compétition internationale. Bref, notre pays sait aussi bien faire des articles de luxe que des TGV, du matériel que de l’immatériel.

Cependant, si nous maîtrisons les savoir-faire, en revanche, il est clair que nous avons un déficit en matière de faire-savoir. The Economist ou le Financial Times s’imposent comme des vecteurs prescripteurs à travers le monde, influant sur les décideurs étrangers. Bien que présente et influente, la France a bel et bien un problème d’image et de perception au regard de ses interlocuteurs.

Comment procéder si nous voulons inverser cette tendance ?

Nous avons heureusement des marges de progression. Tout d’abord, nous accueillons beaucoup de gens (avec 330.000 étudiants étrangers, nous nous situons au 4e rang mondial) et organisons nombre de colloques. Mais avons-nous un suivi personnalisé des étudiants étrangers ou des participants à ces colloques ? Généralement non. On fait certes un effort pour recevoir les étrangers mais, exception faite de quelques grandes écoles, on ne sait pas cultiver les réseaux, ce que savent en revanche parfaitement faire les Américains, les Anglais ou les Allemands. Seconde marge d’amélioration, il nous faut nous extraire de la seule « francosphère » qui nous a donné une fâcheuse illusion de rente. Nos entreprises communiquent très peu sur leurs activités à l’étranger, notamment à cause du syndrome des délocalisations, lesquelles pourtant ne représentent que 5 % des pertes d’emploi. Enfin, un autre travers bien français veut que, lorsque le président voyage à l’étranger, il doit le faire brièvement et surtout revenir avec des contrats !

En vérité, notre rapport à l’international est faussé. Nous donnons l’impression d’entrer dans le monde par effraction ! Or, il faudrait au contraire affiner la manière dont nous sommes perçus dans chaque zone spécifique, pour mieux répondre aux attentes et optimiser nos atouts. Le Japon, par exemple, est persuadé que la France s’intéresse à lui. Pour preuve, l’attrait du cinéma et de la culture japonaise, la production intellectuelle française sur le Japon, les échanges technologiques… Les dirigeants chinois, eux, ont compris, grâce à Tocqueville, que les révolutions naissaient de la prospérité. En Ouganda, c’est la figure de Napoléon qui prédomine, car il symbolise la construction de la nation. Au Brésil, la France est sur le drapeau, avec la devise Ordem e progresso, que l’on doit à Auguste Comte et son positivisme. La mission universitaire française au Brésil entre 1934 et 1944 a largement créé les nouvelles disciplines modernes, géographie, histoire, anthropologie, sociologie… Tout cela laisse des traces!

Quelles leçons tirer de ce travail sur l’influence de la France ?

Les acteurs de l’influence adaptent l’offre à la demande, ce qu’en France nous avons beaucoup de mal à faire. En vérité, pour réussir, il faut vendre aux gens ce qu’ils ont envie d’acheter, non l’inverse. Autre marge de progression: la France océanique. N’oublions pas que la France est le pays qui a le plus de voisins au monde, terrestres et maritimes. Or il y a là un paradoxe : nous sommes fiers de nos 11 – bientôt 12 – millions de km2 de zone économique exclusive, et dans le même temps, nous disposons de moins en moins de moyens, de moins en moins de bateaux dans des territoires comme la Polynésie ou la Nouvelle-Calédonie, alors que la globalisation est aussi maritime. Cette marge d’amélioration est large, nous donne du champ. Encore faut-il que nous nous donnions les moyens d’avancer et surtout que nous en ayons la volonté.

Quelle articulation voyez-vous entre présence et influence ?

La France a une présence multiforme, preuve par la carte plus que par les chiffres ou la mesure. L’observation de la carte nous amène à constater l’étendue de notre présence et son aspect multiforme. Ce qui ne signifie pas forcément être influent. Car l’influence, c’est transformer la présence en élément d’action. Je définis l’influence non pas sous l’angle culturel mais comme une géopolitique. Le mot influence a une histoire, comme stratégie, comme politique. C’est une politique de sortie de crise. Exemple : la création en 1883 de l’Alliance française à l’initiative de Paul Cambon et Jules Ferry avec l’appui de personnalités comme Louis Pasteur, Armand Colin, Victor Duruy, Ferdinand de Lesseps… Ceux-ci, d’emblée, affichent leur volonté de développer l’influence de la France par la propagation de la langue française. Il s’agit là d’une réaction tout à la fois à la défaite de 1870 face à l’Allemagne et à la montée en puissance de ce qu’ils appellent le monde anglo- saxon. On retrouve cette même logique dans le discours du général de Gaulle du 30 octobre 1943 à Alger, à l’occasion du soixantième anniversaire de l’Alliance française. Pour lui, il existe alors deux môles de résistance : la résistance armée à l’intérieur et la résistance culturelle, pour les intellectuels non ralliés à Vichy. C’est là que le général de Gaulle invente le concept d’influence culturelle, qu’il reprendra ensuite au moment de la décolonisation.

Pourquoi et dans quels contextes l’État français met-il en avant ce mot ?

À la fin du XIXème siècle, on se trouve dans une logique de sphères d’influence. Même si l’on n’ose plus le dire aujourd’hui, on évolue toujours dans cette logique de sphères d’influence. Voyons l’Ukraine, la Mer de Chine… L’influence, c’est donc bel et bien une géopolitique, clairement au-delà du simple « rayonnement » culturel. Ce que l’on attend de la France, c’est une autre voie que la voie occidentalo-globale quant aux débats sur les enjeux du monde. D’où l’importance d’occuper la sphère des débats d’idées. Beaucoup de nations attendent de la France un positionnement un peu différent, tocquevillien. Or, cette attente est déçue car en déphasage avec notre positionnement actuel, très proche des États-Unis. Malheureusement, nos élites politiques sont en général peu tournées vers l’étranger, se déplaçant rarement et brièvement. L’idée perdure que le voyage coûte cher au contribuable, qu’il est un luxe inutile. Pour l’homme politique français, les frontières qui l’intéressent sont celles de sa circonscription. De plus, notre culte de la mémoire est excessif, au détriment de la connaissance des réalités géographiques.

Pensez-vous que le numérique va changer la donne ?

Oui. Au moins dans les modes de production et de consommation. Ce qui doit d’ailleurs nous faire prendre conscience de l’hégémonie américaine en ce domaine. Obama comme Clinton ont clairement joué cette carte. Suivez les voyages d’Hillary Clinton : elle est présente à tous les colloques portant sur la démocratie et internet. Les États-Unis ont installé le principe de la liberté du rassemblement, « square ». rassemblement qui peut être virtuel, donc qui induit le droit à la connectivité. Or, notre retard dans le champ numérique est total, en matière de surveillance, de budget, de propriété des logiciels, d’appareil industriel… Russes, Allemands, Chinois, Japonais et bien d’autres s’en rendent compte.

À cet égard, l’aspect NSA n’est que la partie émergée de l’iceberg. Les États-Unis ont largement fondé leur supériorité économique et leur avancée sur la maîtrise absolue de la chaîne numérique. Cependant, ne nous y trompons pas. Les évolutions techniques sur le modèle du numérique ne font que confirmer les logiques de puissance. Sur un mode plus complexe : car on doit désormais avoir la maîtrise des contenus et des contenants, contrôler tout à la fois les algorithmes et les capitaux. De surcroît, il faut également bien voir que le système des réseaux sociaux générés par le numérique a des effets qui ne sont pas négligeables en matière de relations humaines : l’aspect délation est ainsi à prendre en compte. Pour ma part, je reste un réaliste classique, westphalien, plutôt attaché lucidement à la Realpolitik. Or, en matière numérique, les noms de domaine ou les grands serveurs sont aux États-Unis ou chez leurs alliés. C’est pour- quoi je dis que sur le fond, les logiques de puissance restent les mêmes. En réalité, on évolue dans une hégémonie acceptée, on est sous la coupe du smart power.

En conclusion, en quoi la géopolitique peut-elle être utile à des étudiants ?

Pour résumer et simplifier, la géopolitique consiste en l’étude de l’interaction entre ce qui est de l’ordre du politique et de l’ordre du territoire. La géopolitique n’est ni une idéologie ni une doctrine, plutôt une boîte à outils pour comprendre le monde et ses représentations. La géopolitique c’est une méthode d’analyse, qui prend en compte des réalités politiques localisées, un contexte, un mouvement, des représentations qui accompagnent ou justifient – a priori ou a posteriori – des stratégies. Autrement dit, la géopolitique doit entrer dans la besace de tout honnête étudiant, surtout s’il choisit de travailler à l’international.

A propos de Michel Foucher 

Géopolitique de l'influenceGéographe et diplomate, Michel Foucher est professeur des universités depuis 1989, en poste à l’Ecole normale supérieure (Paris – Ulm) depuis 2007 et titulaire de la chaire de géopolitique appliquée au Collège d’études mondiales (FMSH – ENS) depuis 2013. Ambassadeur de France en Lettonie (2002-2006), après avoir été Conseiller du ministre des Affaires étrangères (1997- 2002), envoyé spécial dans les Balkans et le Caucase (1999), il fut directeur du Centre d’analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères (1999-2002) et ambassadeur en mission sur les questions européennes. Il a été Directeur de la formation, des études et de la recherche de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) de 2010 à 2013.

Il est membre du comité scientifique de la Fondation Robert Schuman, de l’Académie diplomatique internationale, du Centre des hautes études européennes (ENA) et des Rencontres d’Auxerre du Cercle Condorcet. Il est également Président de l’Association des internationalistes. Il a été le premier parrain de la filière Diplomatie de l’ENS.

Consultant pour la Délégation aux affaires stratégiques (DAS), il a réalisé de nombreuses missions de terrain dans des zones de crise. Il est expert du programme « Frontières » de l’Union africaine auprès de la division « Paix et prévention des conflits » de la Commission de l’Union africaine (Addis Abeba) depuis 2007.

Enfin, il est Senior Advisor à la Compagnie financière Jacques Cœur (depuis 2013) et expert international auprès de la Compagnie européenne d’intelligence stratégique (depuis 2007).

Derniers ouvrages parus : Atlas de l’influence française au XXIe siècle, direction, Robert Laffont / Institut français, 1ère édition, oct. 2013 ; La bataille des cartes, analyse critique des visions du monde, Bourin éditeur, 3ème édition bilingue et électronique, également sur Itunes/Ipad, oct. 2012 ; L’obsession des frontières, 3ème édition, Perrin, 2012 ; Rapport Schuman sur l’état de l’Union, en co-direction avec Thierry Chopin, Lignes de repères et Springer, mars 2014 (9ème édition).

Interventions et articles récents (2013) : La vie des idées (Un monde discordant, fév.2013 ; A World out of Key, May 2013); Genshagen Papiere (New German-French Agenda for Europe, Dec.2013); German Marshall Fund (For a New Transatlantic Strategic Sequence: In, Near, and Beyond Europe, Policy Brief, May 2013); Konrad Adenauer Stiftung Brazil (Brasilien und seine Rolle in der globalen Sicherheitsordnung, (Oct. 2013); BRIT XII roun- dable, Borders Studies: Past and Present Challenges, Hok- kaido, Oct.2013) ; Le café pédagogique ; Le Monde ; France Culture, RTSR ; France Info, RMC ; Les Echos ; Le Soir,…

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